Apocryph

Les procédés d’apprentissage machine (machine learning) s’appuient sur un nombre conséquent de données pour former un réseau de « neurones » capable de créer un nombre infini de nouvelles versions, des chimères où subsiste le style des données originales. Ces versions sont ainsi le fruit du travail anonyme de plusieurs auteurs totalement réinterprété. Comme il est devenu difficile de determiner qui est désormais l’auteur, il est souvent d’usage de désigner le procédé comme le créateur de ces œuvres. Ainsi StyleGAN de NVIDIA crée un nombre illimité de portraits de faux visages humains à partir de visages existants ( https://thispersondoesnotexist.com. L’image produite semble authentique, mais elle ne l’est pas. Les visages sources ont disparu. L’intelligence artificielle convoque ainsi frontalement une question habituelle du monde de la création. La dissolution des origines de l’œuvre et par là, du droit d’auteur, en fait-elle une œuvre apocryphe : non identifiable, douteuse, voire frauduleuse ?

Ces procédés d’apprentissage machine ne font que rejouer le statut singulier des moines copistes du Moyen Âge. À une époque où l’autorité n’émanait que de Dieu, la notion d’auteur n’existait pas. Le moine ne s’exprimait pas en tant qu’individu, il s’effaçait par humilité, ses œuvres étant destinées à la dévotion. De longues années d’apprentissage étaient nécessaires aux moines-copistes avant d’être capable de recopier et de faire œuvre. Le contenu évoluait en fonction de l’habilité, de l’imagination ou de l’intégrité du copiste. Chacune de ces copies manuscrites donnait lieu à des variations infinies. À tel point que le statut apocryphe de certaines fait encore débat.

Un grand nombre de ces manuscrits sont désormais disponibles sur https://gallica.bnf.fr et https://archive.org. Notamment, les nombreuses versions du « Livre d’heures », le livre de prières le plus couramment utilisé par les laïcs pour se recueillir dans la solitude. Conçues au XIIIe siècle, ces différentes versions furent recopiées pendant plus de deux siècles jusqu’à l’apparition de l’imprimerie. Les moines-copistes enluminaient aussi chaque page avec des rinceaux et des lettrines pour stimuler l’émotion des croyants et mettre en valeur le caractère sacré du texte.

Pour continuer cette œuvre sans origine authentifiée et sans auteur. StyleGAN a été entrainé avec 50 versions différentes du « Livre d’heures » datant du XVe siècle. Six siècles plus tard, StyleGAN prendra ainsi la place d’un moine copiste médiéval et créera une nouvelle version du « Livre d’heures » : Apocryph. L’œuvre se présentera sous la forme d’un livre ouvert, posé sur un piédestal. Sur chaque page, un écran carré sera incrusté à l’intérieur du livre et diffusera une vidéo montrant l’évolution au cours du temps du « Livre d’heures » réinterprété par StyleGAN.

StyleGAN sera ainsi le dernier auteur désincarné d’une longue lignée d’anonymes. La disparition de l’auteur et des origines de l’œuvre s’assumera dès le départ de la création. Et ce faisant, elle exhibera la question éthique que pose le statut apocryphe des textes et images qui inondent nos vies numériques.


Apocryph

2022